La science et les sciences sociales/humaines

Même si la scientificité des sciences sociales et humaines est régulièrement mise en cause, il n’en reste pas moins que leur fonctionnement est façonné par ce que l’on appelle la méthode scientifique et notamment l’approche hypothético-déductive. Cette influence se manifeste concrètement dans la structure typique d’un travail de rédaction rendant compte d’une recherche académique, que celui-ci prenne la forme d’un papier de séminaire, d’un mémoire, d’une thèse ou d’un article destiné à une revue spécialisée à comité de lecture.  Ces prochaines semaines, je proposerai une série de billets consacrés aux différents éléments qui constituent cette structure, mais avant de me lancer, il importe de décrire rapidement ce qu’est la méthode scientifique et deux éléments de base, souvent confondus dans le langage commun, mais aussi par les étudiants eux-mêmes, à savoir l’hypothèse et la théorie.

Qu’est-ce que la science?

notebookPosée ainsi de but en blanc, la question peut sembler soit incongrue, soit énorme ou les deux en même temps. Incongrue, parce que tout le monde sait que la science est l’ensemble des connaissances sur le monde nous ayant permis de faire les bonds technologiques incroyables qui caractérisent notre modernité. Mais, cette même rhétorique la rend aussi responsable de grosses catastrophes militaires ou écologiques. Enorme parce que, simultanément, le mot « science » évoque immédiatement un gigantesque fatras d’objets et de techniques liés à de multiples domaines très différents les uns des autres, depuis les mathématiques jusqu’au nucléaire, en passant par la chimie, la biologie, la médecine, la climatologie, la géologie, l’astronomie, etc. et qu’il peut sembler soudainement difficile de leur trouver un point commun. Et c’est là qu’intervient un questionnement vraiment intéressant: qu’est-ce qui fait que tous ces domaines sont considérés comme de la science? Et s’ils partagent des caractéristiques qui permettent de les classer dans la catégorie « science », cela veut dire que celles-ci servent aussi à les distinguer d’autres catégories. En effet, il semble aussi couler de sources que l’art, par exemple, ou la religion, ne relèvent pas de la science, même si certains cherchent à trouver des points de compatibilités entre ces types de connaissances et ce que nous dit la science.  Si on demande pourquoi l’art ou la religion ne sont pas des sciences, la plupart des gens répondront que celles-ci ne proposent pas une vision objective du monde, mais seulement un point de vue personnel et sensible sur celui-ci (pour les arts) ou même uniquement des croyances (pour la religion) non-démontrées. Mais, comment la science arrive-t-elle à proposer une vision objective du monde? En quoi produit-elle autre chose que des croyances?

Toutes ces questions montrent que la définition de la science comme un simple corpus de connaissances en croissance exponentielle constante ne suffit pas à rendre compte de sa nature et de la raison pour laquelle elle a pu atteindre un tel niveau d’autorité, au point que certains l’accusent justement d’être devenue une nouvelle religion, ayant l’ambition de remplacer toutes les autres. Un ouvrage, paru il y a quelques années, au sujet de la science et du créationnisme (Enquête sur les créationnismes, que je recommande vivement d’ailleurs), permet d’éclairer un peu mieux cette problématique, même si le sujet du livre ne concerne pas exactement celui de ce billet.  On y découvre notamment que la science est un terme dit « polysémique », c’est-à-dire qu’il a plusieurs significations. Or, seules certaines sont connues du grand public. Pour les auteurs du livre, le mot science désigne ainsi au moins quatre réalités distinctes, même si elles sont imbriquées les unes dans les autres (pp. 26-27) et qu’elles peuvent elles-mêmes se décliner en de nombreuses formes:

  • La science en tant que corpus de connaissances données pour une époque (science antique, moyenâgeuse, moderne) ou un espace géographique ou culturel (science islamique, science indienne) ou, dit autrement, ces gros livres poussiéreux bien épais auxquels nous pensons tous quand on nous dit « science »;
  • La science comme ensemble d’acteurs caractérisés par une pratique commune, ce que l’on appelle aujourd’hui la “communauté scientifique”, ou, en d’autres termes, ces messieurs-dames en blouse blanche et parlant dans un jargon incompréhensible des non-initiés (aussi connus sous le noms de « grands prêtres et grandes prêtresses » de la nouvelle religion, les étudiants étant les pauvres officiants à leurs ordres!);
  • La science comme l’ensemble des produits techniques résultant de l’application des connaissances scientifiques. On parle aussi de technosciences: la bombe nucléaire, l’ampoule, l’ordinateur, l’éplucheur, etc.
  • La science comme approche rationnelle du monde naturel, grâce à des outils techniques et des protocoles basés sur la raison et la logique: la base, quoi! C’est cela qui va nous intéresser particulièrement ici!

La science comme méthode

La sgrandpereeinsteincience est donc avant tout une méthode, une approche du monde, et c’est cela qui lui donne sa spécificité en tant que connaissance.  Et on va maintenant voir pourquoi elle a gagné tellement d’autorité dans nos sociétés.  La science s’appuie ainsi sur quatre pilliers:

  • Scepticisme initial sur un fait;
  • La rationalité (parcimonie et logique);
  • Le réalisme ;
  • Le matérialisme.

Qu’est-ce que le scepticisme initial?

Il s’agit de la capacité de douter d’une affirmation sans preuve ou d’une observation qui semble incohérente vis-à-vis de ce que l’on sait et constitue donc une attitude de base à adopter en tant que chercheur. C’est d’ailleurs une réaction assez saine de manière générale.  Ainsi, par exemple, si quelqu’un vous dit qu’il a un chat chez lui, vous n’aurez aucune raison de douter de la vraisemblance de cette déclaration, puisqu’il est fréquent et même normal pour une personne d’avoir un chat chez elle. Si la même personne vous dit qu’elle a un chat qui parle le chinois chez elle, vous aurez, naturellement, comme réflexe de demander à voir. Cette réaction est logique, puisque l’on a encore jamais vu, du moins à notre connaissance, de chat parlant et parlant le chinois qui plus est.

Attention à ne pas confondre le scepticisme initial avec un refus d’une idée qui vous déplaît, parce qu’elle contredit vos convictions personnelles. Vous risqueriez alors de tomber dans le piège du refus de toute dissonnance cognitive et dans celui du biais de confirmation. En effet, très souvent, la notion d’esprit critique est comprise dans le sens de la dénonciation des idées que l’on attribue à des « adversaires » idéologiques, et devient alors  synonyme d’esprit partisan .

La rationalité

Cette notion renvoie à celle de raison et donc de la logique. Si l’on reprend l’exemple précédent, pour vous démontrer que son chat parle vraiment et le chinois en plus, la personne qui vous a fait cette affirmation devra, au minimum, pour que vous puissiez en être convaincu, vous montrer ce chat. Mais, ce n’est pas suffisant. Il devra également vous démontrer que ce qu’il vous présente comme un chat parlant le chinois n’est pas une mystification. Or, s’il n’y arrive pas, cela ne signifie pas qu’il vous ment ou cherche à vous tromper. Il peut très bien y avoir plusieurs raisons qui font que le chat qu’il vous présente comme parlant chinois semble s’obstiner à miauler uniquement. Il se peut que le chat soit timide et n’ose pas vous démontrer son talent de peur que vous vous moquiez de lui. Il peut effectivement penser que sa maîtrise du chinois n’est pas suffisante pour l’utiliser en public. Il peut aussi avoir décidé qu’il ne vous aime pas et refuser de vous faire une démonstration. Bref, il y a pleins de raisons que l’on peut imaginer.

Le problème est que ces hypothèses impliquent de nombreuses autres hypothèses elles-mêmes non-vérifiées à ce jour. Par exemple que le chat puisse être timide ou ressentir de la honte face à des êtres humains, ou qu’il puisse émettre un jugement sur ses propres performances. Cela signifie qu’avant que l’on puisse même commencer à expliquer pourquoi le chat qu’on vous présente comme étant capable de parler le chinois ne le fasse pas devant d’autres personnes que son propriétaire (qui, je le rappelle, peut être parfaitement de bonne foi et vraiment croire son chat capable de cela), il faut d’abord démontrer l’existence de toutes sortes d’autres phénomènes. Or, il y a une hypothèse toute simple qui est que ce chat n’est pas plus capable qu’un autre de parler, en surtout de parler chinois, et que son propriétaire est peut-être victime d’illusions. Une telle hypothèse est bien plus vraisemblable et même tout à fait démontrable. De fait, sans forcément fermer la porte aux autres conjectures, il existe en science un principe très important qui est celui de parcimonie, aussi appelé principe du rasoir d’Okham. Le principe de parcimonie dit qu’il est plus raisonnable d’accepter une hypothèse testable et qui résiste à la confrontation avec la réalité que des cascades d’hypothèses invérifiées et potentiellement invérifiables pour expliquer un phénomène.

Le réalisme

Il s’agit d’une posture philosophique qui considère qu’une réalité existe à l’extérieur de nous-même et qu’elle est accessible à tous par le truchement de la raison. Cette dernière, intrinsèquement liée à la rationalité, est supposée être une capacité intellectuelle commune à toute l’espèce humaine. En cela, ce postulat s’oppose à la conception du constructivisme, que l’on retrouve notamment en anthropologie et en sociologie, qui veut que la réalité ne soit qu’une construction de l’esprit humain, unique à chaque individu et donc inaccessible à qui que ce soit d’autre.

Le matérialisme

Ce terme désigne la position consistant à considérer que la science ne peut aborder que le monde physique et n’est pas outillée pour traiter de l’éventuelle existence d’entités immatérielles.

Il faut remarquer ici que toute « immatériel » que soient, par exemple, le langage humain et la pensée à leur origine, il se trouve qu’ils constituent nénamoins une réalité que nous pouvons expérimenter directement et qui, en plus, peut s’incarner dans nos actes et même très souvent dans des objets permettant de transmettre les idées, ce que l’on appelle communément les « médias », se matérialisant alors de manière tout à fait tangible. A ce titre, les disciplines telles que la sociologie, l’anthropologie, la sémiologie, la littérature, l’histoire, la psychologie, etc. Cependant, elles font face à une difficulté à laquelle les sciences dites « naturelles » ne sont pas confrontées: le statut particulier de [leur] objet: l’interaction humaine:

  • L’être humain conserve son libre arbitre: il peut agir contrairement aux attentes. – La société est une entité plus complexe que les autres objets des sciences.
  • L’observateur (le sociologue) fait partie de ce qu’il étudie (la société).

Donc nous sommes tous sociologues [ou anthropologues, ou psychologue, ou sémiologue ou historien, etc., NDA], dans notre vie quotidienne, sans le savoir: pour fonctionner normalement dans le monde social, nous devons mobiliser une somme impressionnante de connaissances sociales. Encore une fois, ce qui différencie le sociologue professionnel [ou l’anthropologue professionnel, le psychologue professionnel, le sémiologue professionnel ou l’historien professionnel, etc. NDA], c’est le point de vue particulier qu’il adopte sur ce savoir. — Olivier Tschannen, Université de Fribourg, support de cours donnés en 1999-2000-2001.

 

Les sciences sociales/humaines et la science – la démarche hypothético-déductive

La plus grande différence entre les sciences humains ou sociales et les sciences de la nature tient à notre appartenance à l’objet des premières, alors que nous traitons de la nature comme d’un ensemble de phénomènes qui nous sont extérieurs. Même quand nous étudions le corps humain et son fonctionnement (biologie, médecine), nous le traitons comme quelque-chose d’extérieur à nous-même, c’est-à-dire à notre personne pensante, pour la simple et bonne raison que nous n’interagissons pas avec le corps de l’autre comme avec son esprit. Même si les neurosciences tendent de plus en plus vers la conclusion que l’esprit est un pur produit du cerveau et qu’il disparaît avec la mort cérébrale, nous traitons les deux comme des entités distinctes. De fait, nous ne pouvons communiquer avec un cerveau comme nous communiquons avec un être humain vivant (même un bébé pas encore doué de la parole). Et il en va de même de tous les autres organismes vivants, qu’ils fassent partie de notre corps ou pas.

La théorie et l’hypothèse en science

Cependant, cela ne change rien au fait que même dans les sciences sociales/humaines, on n’utilise aussi ce qu’on appelle l’approche hypothético-déductive. Il s’agit d’une démarche par laquelle on teste une conséquence déduite de l’hypothèse, dans le sens d’Aristote : qui “s’ensuit nécessairement”. Il faut enseigner à l’élève cette démarche, en acceptant les tâtonnements, les erreurs, les approximations. […] Tout ceci montre qu’il faut privilégier avant tout l’enseignement de la démarche scientifique » ( Jean Yves Cariou – SPS n° 263, juillet-août 2004). Elle se divise en deux grandes étapes, elles-mêmes segmentées en plusieurs phases:

  • La problématisation ou conception de la problématique. Il s’agit généralement d’une observation qui nous interpelle et dont on aimerait comprendre les mécanismes ou les conséquences. Ce questionnement se base sur ce que l’on considère comme une connaissance déjà stabilisée, si ce n’est acquise, c’est-à-dire un corpus ou un cadre théorique. On part donc de « données initiales » (Di) et, en les confrontant à un contexte spécifique, on en tire un « problème scientifique » (P).
  • La démarche explicative. Celle-ci commence avec l’établissement d’au moins une hypothèse (H), suivi de la mise à  l’épreuve de cette hypothèse (Te), selon un protocole qui doit être cohérent avec la problématique et le cadre théorique. On obtient alors des résultats qu’il faut analyser (R) et interpréter (I) pour  en déduire une conclusion (C) sur l’hypothèse (réfutée ou corroborée).

Jean Yves Cariou (SPS n° 263, juillet-août 2004) a résumé l’ensemble de cette procédure par l’acronyme DiPHTeRIC, reprenant les initiales données entre parenthèses, une petite astuce mnémotechnique pour se rappeler ces étapes. Peut-être commencez-vous à voir petit à petit d’où vient la nécessité, pour tout travail de recherche, d’établir non seulement une problématique, mais aussi un cadre théorique et au moins une hypothèse.  Je reviendrai sur la notion de problématique dans un autre billet, mais avant de terminer, je voudrais brièvement revenir sur celles d’hypothèse et de théorie.

En effet, ces deux termes sont régulièrement sources de confusion, dans la mesure où ils ne sont pas utilisés en science de la même manière que dans le langage courant. Plus précisément, leurs significations sont complètement inversées. Le premier sens du mot théorie, tel que donné par le Larousse est Ensemble organisé de principes, de règles, de lois scientifiques visant à décrire et à expliquer un ensemble de faits : La théorie de la relativité, correspond à la définition scientifique. Mais, son acceptation la plus largement répandue se trouve en 3ème position dans la définition du Larousse et en fait une connaissance purement spéculative, comme dans l’expression Il y a loin de la théorie à la pratique.  Or, en science, le terme utilisé pour désigné des conjectures ou des spéculations est justement celui d’hypothèse. C’est ainsi qu’une théorie scientifique découle d’une hypothèse ou d’une série d’hypothèses ayant été testée et ayant résisté à cette mise à l’épreuve, généralement par plusieurs équipes, indépendantes les unes des autres, ce qui permet aussi alors l’émergence d’un consensus des spécialistes de la question.

Dans les prochains billets, j’aborderai chaque étape de la constitution d’une recherche standard. Certains sujets se croiseront avec mes « petites pensées du lundi » ou mes « trucs & astuces » du vendredi (encore en préparation).

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