La petite pensée du lundi #4 | Internet et la nécessité du scepticisme scientifique

Issues_Sign_TransOn ne le répétera jamais assez aux étudiants: ne croyez pas tout ce que vous trouvez sur le Web! Exercez votre esprit critique! Cependant, comme vous le répondra n’importe quel étudiant pressé parce que son papier est dû dans 3 jours, c’est plus facilement dit que fait! Et il faut dire que ces jeunes cerveaux en construction sont pris entre le marteau et l’enclume, surtout s’ils manquent d’expérience en la matière. En effet, les perceptions du Web peuvent grosso modo se repartir entre deux pôles: d’un côté, ceux qui considèrent qu’il s’agit d’un lieu de perdition, dominé par du contenu de mauvaise qualité, voire la perversité; de l’autre, ceux qui estiment qu’il s’agit de l’outil ultime de la démocratie, dans le sens où il permet de stocker l’ensemble des connaissances humaines et de les partager facilement. Et entre les deux, il y a une large palette d’attitudes se voulant raisonnables et pragmatiques, mais souvent fastidieuses et laborieuses. Pourtant, à ce stade, refuser l’existence de cet outil revient un peu à souhaiter la disparition du monoxyde de dihydrogène, pourtant reconnu pour sa dangerosité pour l’homme (hum, hum)! (^_^) Du coup, il semble effectivement plus rationnel de vouloir analyser son fonctionnement et ses usages afin d’en déceler les pièges et d’essayer de l’améliorer.

C’est dans cette optique que semble se placer Gérald Bronner, sociologue spécialisé dans la constitution des croyances modernes dont j’ai déjà parlé. Dans un article publié dans la revue italienne Psicologia contemporanea, no230, 2012, et repris dans le numéro 303 de Science & Pseudosciences de janvier 2013, il s’applique à nous expliquer comment des informations peu ou pas scientifiques, générées par des croyants, en arrivent à dominer les résultats de recherche par mots-clé sur des thèses dont l’orthodoxie scientifique conteste la réalité des croyances qu’elles inspirent.

Il identifie ainsi deux problématiques sociologiques déjà anciennes que le Web contribue à largement amplifier:

  • Le biais de confirmation, soit une opération inférentielle consistant à privilégier les informations qui renforcent les représentations de la réalité déjà constituées, lesquelles peuvent être profondément ancrées si elles relèvent d’une conviction. Comme le montre une expérience simple, mais très révélatrice, si on nous donne un énoncé reposant en apparence sur une relation de cause à effet, nous aurons tendance à essayer de la confirmer en premier lieu. Au cours de cette recherche menée par Wason en 1977, on montre aux sujets volontaires 4 cartes: chacune porte une lettre (e ou k)  sur le recto et un chiffre (4 ou 7) sur le verso. On leur demande alors de vérifier l’hypothèse suivante: si une carte a une voyelle d’un côté, elle a un chiffre pair de l’autre? La formulation est assez confuse, dans le sens où l’affirmatif utilisé peut laisser à penser qu’il suffit d’un essai confirmant la relation entre les deux pour que l’hypothèse soit validée. La plupart des personnes testées choisissent alors une carte avec une voyelle ou un chiffre pair et si celle-ci respecte la règle posée dans l’hypothèse, la personne arrête généralement là son exploration. Or, il peut parfaitement y avoir une carte avec une voyelle et un chiffre impair ou une consomme et un chiffre pair sans que l’hypothèse ne soit invalidée. Pour atteindre une vérité scientifique, il faut alors voir dans quelle proportion cette hypothèse se vérifie pour pouvoir décider de la valider ou de la rejeter. Un seul résultat négatif ne l’invalide pas pour autant. Pas plus qu’un seul résultat positif ne la valide non plus.
  • Le militantisme des croyants. En effet, les personnes convaincues de la réalité d’un phénomène, quel qu’il soit (existence de Dieu, de forces surnaturelles, des énergies spirituelles, des extra-terrestres, du monstre du Loch Ness, du big foot, de l’homme des neiges, du pouvoir des pierres précieuses, de l’efficacité de l’homéopathie, des complots mondialistes, etc.) sont bien plus enclines à les diffuser et à les défendre que les personnes sceptiques ne le sont à les contrer. Gérald Bronner a pu ainsi montrer en étudiant les résultats de moteurs de recherches et les discussions sur des fora à propos de ces sujets que les propositions des croyants dominent largement en termes quantitatifs et parfois qualitatifs, dans le sens où les croyants argumentent beaucoup plus (même si leur discours peuvent être fondés sur des enchaînements fallacieux ou peu fiables), alors que leurs contradicteurs se contentent souvent de se moquer d’eux sans contrer directement leurs affirmations par d’autres arguments. Or, comme il le dit bien: Internet est un marché cognitif hypersensible à la structuration de l’offre et que toute offre est dépendante de la motivation des offreurs. C’est ainsi que l’on aboutit au résultat paradoxal qui fait que la libre concurrence des idées ne favorise pas toujours la pensée la plus méthodique et la plus raisonnable.

Cela signifie qu’il ne faut pas simplement regarder la quantité de sites reprenant la même thèse, ni même la longueur de leurs argumentations, mais qu’il faut véritablement les passer au crible d’une vérification rigoureuse. Le problème est évidemment que nombre d’étudiants n’ont simplement pas le temps de rechercher les sources de ces thèses, de retracer leur cheminement de sites en sites et de les confronter à d’autres sources contradictoires, lesquelles doivent évidemment être aussi évaluées. Comme le montre Gérald Bronner, les inférences du type biais de confirmation permettent à l’être humain d’avancer dans son quotidien avec le minimum de dépense d’énergie et nombre d’étudiants, qui cherchent avant tout à obtenir une note passable pour leurs travaux, considèrent probablement qu’une telle démarche relève de la pure prise de tête inutile en rapport avec l’objectif à atteindre. Si le professeur ou son assistant, lui aussi débordé, n’y voit que du feu, pourquoi s’embêter?

Piscine_videLa réponse la plus fréquente à cette question est avant tout d’ordre philosophique et ses aspects pratiques semblent souvent minimes, voir négligeables. En effet, officiellement, le passage par l’université est censé préparer les jeunes adultes à affronter le monde de manière critique et rationnelle, notamment au moment d’exercer leurs devoirs de citoyens. Pourtant, les aspects pratiques sont innombrables et absolument pas négligeables. Outre qu’un véritable esprit critique (et non pas partisan, c’est-à-dire le réflexe consistant à rejeter tout ce qui vient d’une source que l’on apprécie pas pour xyz raisons, quelle que soit la qualité du message) permet d’éviter de se faire embobiner par quelque chose d’aussi banal que la publicité, il donne aussi les moyens d’éviter de se faire complètement pillé par des charlatans qui, eux aussi, pullulent. Et dans le domaine politique, il offre une boîte à outils pertinents pour réaliser le tri entre le bon grain et l’ivraie, même en provenance de son propre camp! Sinon, il faut dire que même des gens très bien formés et intelligents se font refiler des âneries monumentales au point de vérifier le fameux adage: « Plus c’est gros, mieux ça passe! »

Ma petite pensée de ce lundi peut donc se résumer ainsi: Même si c’est laborieux et fastidieux, exercez-vous autant que possible au scepticisme ou zététique, soit l’art du doute provisoire, permettant de questionner les affirmations dont on nous bombarde au quotidien! J’essaie évidemment d’en faire de même!  Pour vous aider sur cette voie, rien de tel que de consulter les pages de l’Observatoire Zététique et notamment cet article définissant la zététique!

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