Le plagiat involontaire: une affaire de négligence et de manque d’organisation

Lecteur_perduCe billet est inspiré à la fois par mon expérience personnelle, dans le cadre de cet atelier de rédaction, et l’étude menée en 2006 par la professeur Michèle Bergadaa sur le plagiat. Au cours de ces dernières années, j’ai été consultée par plusieurs étudiant(e)s qui, au moment de la rédaction de leurs papiers de séminaire ou de leur mémoire de diplôme, semblaient avoir du mal à distinguer entre leurs propres idées et formulations et celles des auteurs consultés pour ces travaux.  Or,  ce genre de situation peut mener facilement à ce que l’on appelle du plagiat, c’est-à-dire, selon la définition la plus communément admise: un acte qui consiste à s’approprier [s’approprie] indument ou frauduleusement tout ou partie d’une œuvre littéraire, technique ou artistique (et certains étendent ceci – par extension – à un style, des idées, ou des faits). (Ce site propose quelques jolies vidéos expliquant plus en détails le plagiat. Et celui-là détaille les « 10 degrés » de plagiat. Enfin, je ne peux que recommander le site spécialisé de Hélène Maurel-Indart consacré au plagiat). A mon sens, aucun d’entre eux n’avait la volonté de plagier.  La plupart du temps, l’omission des références, voire de la mise en exergue des extraits en cas de reprise textuelle, résultait d’un simple oubli ou d’une confusion, généralement causée par une mauvaise méthode de prises de notes de lecture.

Cependant, comme l’indique ce document produit par Georges Vedel, un directeur d’école doctoral de l’Université Panthéon-Asass (Paris), qu’il soit prémédité ou simplement causé par une négligence, le plagiat peut mener à des conséquences désastreuses pour l’étudiant à n’importe quel stade de son parcours universitaire.  D’ailleurs, comme il le souligne particulièrement dans ce texte, l’accusation de plagiat est d’autant plus mortifiante pour celui qui s’en est rendu coupable sans le savoir qu’il ne pensait pas mal faire:  Il faut en être conscient : être convaincu de plagiat est une épreuve terrible, surtout pour le plagiaire involontaire. C’est une humiliation profonde. On s’expose à perdre la confiance de son directeur de thèse, de ses collègues, de son éditeur, de ses étudiants, de ses lecteurs… Surtout de ses lecteurs, qui sont souvent ses propres paires.

En effet, si ce procédé est si fortement dénoncé, ce n’est pas seulement parce qu’il suppose  l’effacement des auteurs auprès de qui le plagiaire a trouvé de l’inspiration,  mais aussi la négation du lien qui se tisse ainsi entre lui et eux.  De fait, le lecteur est ainsi privé d’un élément-clé de la compréhension du texte qu’il est en train de lire, soit le cheminement intellectuel qui lui a donné naissance.

C’est pour cela qu’au moment d’organiser sa recherche, il importe d’accorder une attention particulière à la question de la lecture et de la prise de notes.  Je proposerai ici quelques pistes de réflexion pour vous y aider.  Mais avant cela, je tiens à répéter un certain nombre de choses concernant le plagiat. Les conseils spécifiques concernant la prise de notes et les meilleures manières d’éviter le plagiat involontaire seront donnés dans un deuxième billet en préparation.

Un aspect essentiel de la relation du chercheur à ses lecteurs

L’étude menée par le professeur Michèle Bergadaà et son équipe  montre que le véritable objectif de la citation référencée semble échapper complètement non seulement aux étudiants, mais, ce qui est plus inquiétants, à nombre de chercheurs et enseignants déjà établis (p.1). En effet, à la question sur les dommages causés par le plagiat, la plupart des personnes interrogées considèrent que ce sont essentiellement la crédibilité du monde universitaire et les victimes de plagiats qui sont lésées. Mais, aucune ne pense aux lecteurs. En effet, l’invocation d’auteurs et de textes ne sert pas uniquement à renforcer l’autorité des propos de celui qui s’y réfère, mais aussi à indiquer aux lecteurs le déroulement de la réflexion qui a généré le texte en question. Cela permet notamment de situer son auteur par rapport à des écoles de pensées, des théoriciens ou praticiens spécifiques et des domaines de recherches particuliers. Il s’agit donc d’un aspect-clé de la compréhension d’un travail.  La citation ne constitue pas juste une mesure de la capacité d’un (jeune) chercheur à jongler avec les travaux des autres, mais aussi à se hisser sur leurs épaules et à contribuer à un corpus de connaissances pré-existantes.  Il s’agit donc d’une manifestation fondamentale de l’inscription du chercheur dans une communauté, le monde universitaire ou académique, dans une éthique sur laquelle se fonde sa légitimité et au final, dans la société, par le rôle qu’y joue se groupe spécifique.

Le plagiat,  un vrai fléau pour son auteur….

Si l’institution se montre généralement plus indulgentes envers des étudiants en licence (ou Bachelor) et en DEA (Master) qu’envers les doctorants et les chercheurs confirmés, elle ne peut se permettre de fermer les yeux sur les plagiats des premiers, même si les textes concernés ne seront, pour la plupart, jamais publiés, ni même diffusés.  Cela reviendrait à leur envoyer un très mauvais signal sur la légitimité de telles pratiques dans nos sociétés, si les enseignants ne réagissaient pas à ce phénomène.  Il ne faut pas oublier que la production intellectuelle réside au cœur de nombreux domaines professionnels, notamment académique, et qu’à ce titre, l’appropriation indue des idées des autres peut y être lourdement sanctionnée.

Si des étudiants s’imprègnent de la croyance que l’emprunt non-référencé constitue un usage permis, légal voir même normal et moral, ils risquent quelques grosses déconvenues au cours de leurs carrières, avec à la clé des conséquences parfois calamiteuses pour eux et leur entourage. Pour s’en convaincre, il suffit de constater certaines affaires fracassantes de plagiat largement médiatisées ces dernières années. Qu’il s’agisse d’un ministre allemand, qui plus est, issu d’une illustre famille intimement liée à l’histoire du pays (il est descendant de Bismark), comme  Karl-Theodor zu Guttenberg, accusé en 2011 d’avoir repris tel quel sans les sourcer de multiples articles et passages d’ouvrages pour sa thèse, ou du Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, dont on vient de découvrir qu’il avait repris à son compte les propos de Jean-François Lyotard, mais aussi d’autres auteurs, sans les mentionner, pour son dernier livre et des ouvrages précédents, tous sont généralement contraints de démissionner après avoir subi une douloureuse mise au pilori. A l’ère de la mémoire digitale, cela laisse une trace presque indélébile, qui peut revenir vous hanter tout au long de votre vie professionnelle ou même personnelle, quand une telle humiliation publique ne met pas carrément un coup d’arrêt à vos ambitions.

Le fait qu’ils aient tous deux eu recours à des « nègres » pour rédiger les textes incriminés n’arrange évidemment rien à leur affaire, puisque cela signifie qu’ils n’en sont même pas les vrais auteurs. Le recours à des « nègres » est tolérée dans le cas, par exemple, d’auto-biographie, lorsque la personne doute de ses propres capacités de rédaction littéraire et préfère se faire aider d’un professionnel. Mais, lorsqu’il s’agit de travaux universitaires ou de réflexion philosophique, par nature basés sur une démarche personnelle, ce genre de procédé est considéré comme une fraude. Il s’agit donc ici de deux doubles fraudes, puisque les nègres ont plagié et qu’eux-mêmes ont ensuite été effacés, leur contribution étant simplement passée sous silence. Non seulement cela, mais ceux qui les ont employés ont ensuite tenté de se dédouaner de leur responsabilité sur eux.  Autant dire que la réputation de zu Guttenberg et de Bernheim en a pris un sacré coup et pour  longtemps.

Enfin, c’est sans compter sur la remise en cause des capacités cognitives du plagiaire, considéré au mieux comme un paresseux malhonnête, au pire, comme une personne n’ayant pas le niveau et qui essaie de s’en tirer en trichant. Comme le montre cette expérience menée par un professeur de lycée auprès de ses propres élèves, le plagiat est aussi associé à une incapacité de l’individu à penser par lui-même et à développer ses propres idées.  Une manière de voir largement confirmée par cette tribune de Hélène Maurel-Indart, publiée dans le Monde du 15 avril 2013, à propos du plagiat.

…mais aussi et surtout pour les auteurs plagiés

Au cours de sa recherche approfondie sur le plagiat, le professeur Bergadaà a découvert l’ampleur du malaise que peuvent ressentir les personnes dont le travail a été pillé par des indélicats, surtout si les premières sont moins bien placées dans la hiérarchie que les seconds, ce qui implique une relation de force à l’avantage de ceux-ci. Elle parle même d’une sensation de viol et d’une atteinte grave aux droits de la personnalité (p. 7).

Par ailleurs, les dommages collatéraux de tels actes peuvent être énormes. Non seulement financiers, mais aussi humains et institutionnels. En effet, la plupart des travaux de recherche implique une certaine forme de collectivité. Ce n’est donc pas seulement la crédibilité du plagiaire qui est mise en cause, mais aussi celle de ses collègues, directeur de mémoire ou de thèse, jury, paires, etc. avec qui il a collaboré ou qui ont cautionné ses écrits. La confiance peut être définitivement rompue, non seulement à l’égard du plagiaire, mais aussi de l’ensemble des chercheurs. Un auteur plagié peut devenir paranoïaque et refuser de partager des résultats préliminaires de recherche ou de publier partiellement des éléments de ses recherches avant qu’ils ne soient arrivés à terme. Certains peuvent même être tentés de jeter définitivement l’éponge et quitter le monde de la recherche pour faire autre chose. Dans tous les cas, ce sont des pertes précieuses pour la connaissance et la science.

Une œuvre publiée échappe à son auteur, mais n’en est pas complètement dissociée

Si dans les deux exemples évoqués plus haut, on est clairement face à des plagiats volontaires,  il arrive souvent qu’ils ne soient pas délibérés, mais le fruit d’une distraction momentanée, voire d’une certaine nonchalance, consciente ou pas. C’est notamment le cas pour des étudiants qui n’ont suivi aucun cours de méthodologie de recherche universitaire, qui ne comprennent pas l’utilité et la fonction de la citation référencée ou qui viennent de pays où la copie pure et simple n’est pas conçue comme un acte illégitime et illégal, ou les trois à la fois.  Si en plus, ils ne maîtrisent pas complètement l’écriture dans la langue en usage dans l’université fréquentée, la tentation du plagiat se fait d’autant plus grande. En effet, il leur importe avant tout de faire passer leur propos de la manière la plus claire possible.  Pour eux, l’expression commune qui veut qu’une oeuvre publiée échappe à son auteur et prenne une sorte de vie autonome acquiert en quelque sorte une valeur absolue, c’est-à-dire qu’elle lui échappe vraiment complètement, au point de le faire disparaître.

Cependant, une telle conception de la vie des idées et des œuvres implique une négation des liens qui se tissent entre les personnes qui produisent de la connaissance. Cela revient à dire que chaque être humain évolue seul, comme un électron libre, sans aucune attache. C’est évidemment une vue de l’esprit qui ne correspond aucunement à la réalité. Personne n’est capable de créer à partir de rien, et aucun chercheur ne tente de ré-inventer à chaque fois la roue. Chacun se hisse sur les épaules de ses prédécesseurs et pense en interaction plus ou moins directe et simultanée avec des paires. Il est donc parfaitement normal de reconnaître ces liens et de les mentionner de façon à ce que le lecteur puisse retracer la démarche et en juger de lui-même.  Car plus que le résultat des recherches, ce qui compte surtout, c’est la manière dont on y est arrivé. Et le recours aux idées et aux travaux d’autres chercheurs, passés ou contemporains, en constitue une des bases.

C’est pourquoi une méthodologie de prise de notes rigoureuses au moment de la préparation d’un travail de recherche, que celui-ci ne constitue qu’un petit papier de séminaire d’une dizaine de pages ou une thèse de doctorat de 500 pages, est absolument indispensable. C’est de cet aspect que je traiterai dans un prochain billet.

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