Le piège des évidences et du biais de confirmation

Down_the_DrainCes derniers mois, ce blog a été relativement inactif, du fait de la montagne de travail que j’ai dû escalader au cours de ma thèse. Ayant maintenant fini de la rédiger, j’ai de nouveau un petit peu de temps pour m’en occuper. En effet, même si je n’ai plus publié grand-chose, cela ne signifie pas que ce blog était loin de mes pensées. Au contraire. Ces derniers mois, je suis tombée régulièrement sur des actualités qui m’inspiraient toutes sortes de réflexions, mais je n’avais simplement pas le temps de les formuler correctement pour les publier. Néanmoins, j’ai gardé ces références et réflexions dans un coin, pour pouvoir y revenir maintenant. Pour ce premier billet de 2013, je voudrais aborder une question qui me paraît de première importance lorsque l’on aborde une problématique, surtout si elle est polémique, soit l’évaluation d’informations et leur recoupement. Si j’en fais le premier thème traité en ce début de nouvelle année, c’est que j’ai été récemment confrontée à un exemple absolument flagrant de ce qu’il ne faut absolument pas faire lorsque l’on mène une recherche. L’exemple sur lequel je base ce billet se présente sous la forme d’un scoop, mais les recommandations que je voudrais élaborer ici s’appliquent vraiment pour toute démarche d’investigation d’un sujet donné, que ce soit en journalisme ou dans le domaine académique.

Au mois de novembre 2012, le site Egalité & Réconciliation a publié ce qu’il définit comme une révélation exclusive à propos d’une militante active dans la branche française du mouvement féministe radical ukrainien FEMEN. Celui-ci s’est fait connaître internationalement à partir de 2010 par des performances publiques au cours desquelles ses membres manifestent seins nus. Leur lutte vise d’une part les religions, considérées comme des vecteurs de valeurs sexistes et patriarcales, et d’autre part la prostitution ainsi que d’autres pratiques socio-économiques conçues comme une exploitation capitaliste du corps et de la force de travail de la femme. De fait, le radicalisme des FEMEN semblent résider plus dans la forme de communication adoptée que dans leur vision du féminisme. Il s’agit pour elles surtout de secouer le cocotier en provoquant beaucoup et en espérant ainsi attirer l’attention des médias sur des problèmes de fond. Ainsi, contrairement à ce que prétendent certains, il ne s’agit pas de féministes de bazar cherchant à se rendre intéressantes en usant de leurs charmes (nombre de ces militantes ont carrément des mensurations de mannequins, c’est vrai) et en instrumentalisant le fonctionnement des médias. La branche FEMEN-France a été fondée en août 2012, lorsque l’une des militantes les plus en vue du mouvement, Inna Schevchenko, a accepté de se rendre en France à l’invitation de féministes comme Ni Putes, Ni Soumises et Caroline Fourest. Depuis, ce petit groupe s’est particulièrement illustré par un activisme très dynamique et surtout, percutant, ne manquant pas de s’attirer une avalanche de critiques, aussi bien de mouvements antiféministes que de féministes n’adhérant pas à leurs méthodes. Egalité & Réconciliation se place clairement dans la première catégorie, dénonçant les FEMEN avec une réelle violence verbale, son fondateur, Alain Soral, allant jusqu’à parler d’elles comme de putes ukrainiennes.

Dans un billet consistant essentiellement en photos, ce qui est présenté comme une enquête exclusive propose un scoop: l’une des militantes de FEMEN-France serait en fait une escort girl. La démonstration de cette allégation se base sur des comparaisons entre des photos de la militante en action et des photos dont on nous dit qu’elles seraient issues de sites d’escort. Comme les visages sur ces supposées captures d’écrans sont floutés ou que la tête de la femme photographiée est carrément coupée, il ne reste donc qu’un seul point de comparaison: les tatouages sur les bras et dans le bas du dos. Ce seul indice paraît cependant largement suffisant aux auteurs du billet, ainsi qu’à la majorité des lecteurs l’ayant commenté, pour prouver l’accusation de prostitution. Pour eux, l’image parlerait toute seule et il n’y aurait pas besoin d’ergoter plus loin. En d’autres termes, elle aurait la force d’une évidence incontestable. Et c’est là que réside, à mon sens, tout le problème de ce genre de démarche.

L’importance de la remise en cause de ses propres à-priori:

En effet, lorsque l’on se lance dans une démonstration de thèse, surtout si elle est polémique ou à charge, la tentation peut alors être grande de s’arrêter aux données et informations qui la corroborent, surtout si elles semblent tenir de l’évidence (pour qui? Là est d’ailleurs un autre point, abordé plus bas). La photographie, de par sa capacité à fixer la réalité sur une pellicule (ou un disque dur à l’âge du numérique) constitue probablement l’exemple-type du piège de l’évidence. Une fois qu’on nous a montré une telle image, il est difficile de l’écarter de son esprit et il peut alors sembler inutile de poursuivre plus loin la recherche. Mais, le même effet peut être obtenu avec une vidéo (d’autant plus efficacement que les images bougent). Cependant, un simple enregistrement audio ou même un texte peuvent parfaitement faire l’affaire si le message corrobore des convictions profondément enracinées.

C’est pour cette raison que l’on demande aux étudiants en sciences sociales et humaines, mais également en science (tout court) de se méfier de deux choses: de leurs propres à-priori et des évidences, lesquelles tirent souvent leur force de leur capacité à coller à des opinions ou des convictions. L’objectivité absolue étant impossible, puisque cela signifierait littéralement sortir de soi et de son expérience subjective de vie, un certain travail d’introspection et d’identification de ses propres idées reçues est un pré-requis à tout travail de recherche sérieux. En d’autres termes, il faut être capable de prendre une distance critique par rapport à soi-même, c’est-à-dire accepter de se remettre en question!

Le journalisme appartenant aussi à cette tradition intellectuelle de la recherche, même si son application et le contexte de son déroulement sont fort différents du cadre académique, il est aussi demandé aux journalistes d’adopter cette attitude de décentralisation ou de déplacement par rapport à soi. Leur but est d’informer, même quand ils mènent une enquête à charge. Pas de défendre leurs propres convictions envers et contre tout. Leur dénonciation d’un phénomène ou des actes de certaines personnes vise à contribuer au bon fonctionnement de l’espace public et de la société, pas simplement à attaquer des individus dont les idées leur déplaisent.

Illusion d'optique psychologique

Que représente ce dessin? Notre environnement intellectuel et culturel conditionne en grande partie notre perception des choses. En montrant cette image à des personnes issues de diverses cultures, notamment africaines et européennes, des chercheurs ont pu constater qu’elles ne voyaient pas du tout la même chose dans ce dessin. Alors que les premières l’ont perçu comme la représentation d’un attroupement de personnes, dont l’une porte un récipient sur la tête, autours d’un arbre, les secondes l’ont interprété comme une réunion de personnes dans un salon, avec une fenêtre. Cela signifie que nous abordons le monde avec des idées préconçues et des schémas prêts à l’usage. Comme dans la plupart des situations, il n’y a pas une seule interprétation possible. Du coup, pour lever les ambiguïtés, il importe donc de savoir qui est l’auteur d’un énoncé (verbal, pictural ou autre), comment et dans quel contexte il l’a formulé.

L’approche critique d’une information

De fait, dans le cadre d’un travail d’investigation, quel qu’en soit l’objectif final (académique ou journalistique), lorsque l’on dispose d’informations, la première démarche à engager est celle du contrôle de leur validité et fiabilité:

  • Que disent-elles?
  • Et surtout, que ne disent-elles pas?
  • Quelle est leur pertinence pour le sujet investigué?
  • D’où viennent-elles?
  • Peut-on les vérifier?

Il importe de répondre autant que possible à ces questions et moins on le peut, moins ces informations seront utilisables. Si elles semblent néanmoins pertinentes et intéressantes, il faut alors pousser la recherche plus loin, en se lançant dans une deuxième étape, à savoir le recoupement avec des données d’autres sources. Ainsi, en tirant sur ce qui peut n’apparaître que comme un petit bout de ficelle, le chercheur pourra voir s’il en sort un fil entier, voir une pelote, ou s’il ne s’agissait que d’une info sans lendemain ne menant nulle part. Les questions évoquées ci-dessus doivent être systématiquement posées au sujet de chaque information qui émerge au fur et à mesure de l’investigation. Par ailleurs, même si une information s’avère tout à fait fiable, cela ne signifie pas qu’il faille arrêter les investigations à cette étape. L’information peut être partielle, voir même très incomplète, et suivant l’objectif que l’on s’est fixé, il sera nécessaire d’en réunir plus.

Le recoupement consiste à comparer les informations entre elles, et, par extension, les sources dont elles sont tirées, le but étant de trouver un faisceaux d’indications convergentes ou du moins, tendant vers le même horizon. Mais, on ne saurait s’arrêter là. En effet, il importe alors d’investiguer la raison de la convergence entre deux informations. Est-ce parce qu’elles ont pour origine une source commune? Est-ce parce que l’une est simplement une reprise de l’autre? Quoi qu’il en soit, cela signifie qu’il faut pousser les recherches plus loin, jusqu’à ce que l’on ait accumulé suffisamment d’informations valables et convergentes, permettant de confirmer un fait, un phénomène ou un angle d’approche. Le degré de précision et le nombre de données à rassembler dépend évidemment de la problématique du travail ou de ce que l’on cherche à démontrer. De manière générale, plus le sujet est sensible, polémique ou potentiellement dommageable pour une tierce personne, plus l’investigation doit être poussée loin, afin de s’assurer autant que possible de la valeur factuelle et de la pertinence des informations sur lesquelles les analyses et les allégations se fondent.

Le problème qui émerge ici réside dans la manière dont on répond aux questions énoncées plus haut pour jauger la qualité d’une information. C’est à ce moment-là que peut se présenter un piège qui peut ruiner complètement une analyse ou une démonstration: ce qu’on appelle le biais de confirmation. Et c’est là qu’intervient la démarche de remise en cause de ses propres à-priori. En effet, la tentation est généralement très forte de valider des informations qui vont dans le sens de ses propres opinions, surtout si elles sont profondes. Ces informations apparaissent alors d’autant plus comme des évidences qu’elles s’insèrent parfaitement dans le puzzle de nos convictions. Quand on y pense, nous apparaissent comme des évidences tout matériel qui corroborent parfaitement nos perceptions, ce qui explique aussi que des interlocuteurs peuvent ne pas être du tout d’accord sur ce qui est évident ou pas. C’est pour éviter ce chausse-trappe qu’il importe d’avoir accompli un sorte de travail d’introspection, permettant d’identifier un certain nombre d’idées reçues que l’on a intégrées dans sa vision du monde. Dans le cas contraire, on tombe alors dans ce que l’on appelle le biais de confirmation et on prend le risque de relayer des affirmations fausses, voir des sophismes qui peuvent nous apparaître valables essentiellement parce qu’ils nous parlent directement. Et dans certains cas, il est alors possible de se faire manipuler par des propagandistes.

Non seulement cela, mais une fois embourbé dans ce biais de confirmation, on risque aussi de rejeter toute donnée contredisant les à-priori ainsi renforcés. L’esprit critique qui s’exerce alors à l’égard de ces données se fait esprit partisan et cherche uniquement de bonnes raisons de ne pas en tenir compte et de les écarter de l’analyse ou du propos. La personne en plein biais de confirmation aura alors tendance à avancer dans son raisonnement de manière arbitraire, attribuant une grande importance aux informations allant dans son sens et en minimisant, voir en niant toute légitimité à celles qui la contredisent, le but étant alors de s’assurer que la réalité corresponde à sa propre expérience subjective. Dans les cas les plus aigus, elle transformera des exceptions en généralités et vice-versa, selon ce qui l’arrange le mieux. Elle grossira exagérément des détails tout en ignorant royalement des éléments de grandes ampleurs. Et elle sur-interprétera les propos des uns et des autres, allant jusqu’à réussir à leur donner un sens contraire et évidemment absurde de ce qu’ils disent.

Avec le « scoop » d’Egalité & Réconciliation, repris tels quels, sans aucune vérification, par de nombreux blogs, on a un exemple flagrant des dégâts que peut causer le biais de confirmation à une thèse.

Ce que les auteurs du scoop auraient dû faire:

Comme on l’a vu plus haut, l’article prétendant révéler la vie parallèle d’une des militantes de FEMEN-France se base essentiellement sur ce qui nous est présenté comme des captures d’écrans de site web d’escort, comparées avec des photos de la militante au cours de manifestations publiques. Or, comme je l’ai brièvement expliqué, cette démonstration pose problème parce qu’elle s’appuie sur ce qui est considéré comme une évidence aux yeux des auteurs et leurs partisans, mais l’est beaucoup moins quand on l’aborde avec un minimum de recul. Il n’y a pas besoin d’être fan des FEMEN pour se poser un certain nombre de question face à la manière dont ce scoop est présenté:

  1. D’où viennent ces photos? Pourquoi les noms et adresses des sites Web concernés ne sont-ils mentionnés nulle part?
  2. De quand datent-elles?
  3. Pourquoi le visage de la femme sur certaines des photos d’escort est-il flouté? Pourquoi sa tête est-elle coupée sur les autres?
  4. Pourquoi l’un des tatouages, le plus élaboré, sur le bras droit, n’apparaît-il pas sur les clichés concernant « Alise » et « Luka », mais uniquement sur ceux concernant « lizaliz », dont la tête est coupée?
  5. Pourquoi l’autre tatouage, à l’effigie du symbole de Prince, saute-t-il d’un bras à l’autre dans la série de photos concernant « Luka »?

En effet, l’absence de réponse à ces questions fait que ces photos sont non-sourcées, non-datées et la mauvaise qualité graphique et visuelle de ce qui est présenté comme des captures d’écran rend les allégations des auteurs de l’article complètement invérifiables, ce qui est plutôt mauvais signe. Même une enquête sur les moteurs de recherche classique, avec les pseudonymes d’escort qui sont attribués à la militante ou des portions des textes de présentation de l’escort, renvoie ….vers la page de l’article et les blogs qui l’ont repris. L’utilisation des caches et de la « Internet Wayback Machine » ne génère rien de plus concluant. Si on arrive vaguement à identifier un des deux sites web d’où auraient pu être tirées ces captures d’écrans (et encore, il n’y a qu’une ressemblance incertaine), il s’avère que celui-ci…..a été fermé par les autorités françaises en 2011, ses gérants ayant été accusés de proxénétisme. Cela signifie que si ces captures d’écrans sont authentiques, elles remontent à au moins une année, voir plus. Autant dire que si des investigations aussi poussées ne donnent pratiquement rien, on peut vraiment se poser des questions sur la fiabilité de ces données. Et on peut donc légitimement se demander ce qui permet aux auteurs du billet (et aux blogs ayant repris cette nouvelle telle quelle) d’être aussi affirmatifs et péremptoires dans leurs allégations.

Ces données photographiques n’étant clairement pas suffisantes pour démontrer l’accusation de prostitution faite à cette militante, on peut alors se demander si les auteurs de cette « exclusivité » ont poussé leurs investigations plus loin. La première question qui me vient à l’esprit à ce stade est la suivante: ont-ils cherché à corroborer les conclusions qu’ils tirent de la comparaison entre ces quelques photos avec d’autres sources, histoire de s’assurer de la solidité de leur analyse? Par exemple, en contactant les propriétaires de ces sites ou en essayant d’obtenir des informations de la part d’autres personnes de ces milieux, qui pourraient éventuellement connaître la jeune femme? Non seulement cela, mais leur est-il même venu à l’idée de contacter la principale intéressée pour lui demander directement ce qu’il en est? Même s’il y avait de bonnes chances qu’elle nie complètement ce genre de soupçon, ses dénégations auraient pu ouvrir d’autres pistes à explorer. Sans compter qu’il est généralement considéré comme normal de faire savoir à une personne que l’on se prépare à faire des révélations publiques à son sujet qui peuvent potentiellement nuire sérieusement à sa réputation. La seule raison qui puisse justifier de ne pas la mettre au courant réside dans sa capacité à faire censurer l’enquête, voir à mettre en danger la vie du journaliste ou du chercheur. Et naturellement, si l’information au public peut justifier d’une pareille démarche.

D’après la vidéo d’Alain Soral, dans lequel il s’exprime sur ce sujet, il semblerait que non. En effet, on y apprend que tout le scoop serait basé sur une lettre envoyée au site par un ex-petit ami de la militante, mais qui nous est présenté, de nouveau, de manière totalement anonyme. C’est dans cette lettre que ce seraient trouvées les photos soit-disant compromettantes. Apparemment, si cette missive et son auteur existent bien (ce qui est, de nouveau, invérifiable), il semblerait que le petit ami en question n’ait pas très bien digéré sa séparation d’avec la jeune femme. Le texte nous dit qu’il aurait un jour découvert par hasard l’activité professionnelle annexe de son amie et qu’il aurait alors décidé de rompre avec elle, l’accusant d’avoir mis sa santé à lui en danger, du fait de rapports non-protégés qu’elle aurait acceptés avec des clients. Il y prétend aussi avoir décidé de tourner la page, mais qu’il n’aurait pas supporté de la revoir partout dans les médias sous les traits d’une militante féministe, ce qui l’aurait alors poussé à envoyer ce document au site Egalité & Réconciliation. En gros, il ne supporte pas qu’elle soit devenue célèbre et il a décidé de lui casser la baraque!

Conclusion:

Résumons: en considérant l’ensemble des « preuves » proposées par Egalité & Réconciliation à l’appui de leur accusation, il apparaît franchement que toute la démonstration se base sur du vent. En effet, aucune des informations n’est sourcée et tout semble fait pour garantir leur anonymat, sans compter qu’il est étonnant que pour des « révélations », les pièces à conviction apportées soient…aussi floues. Ainsi, aucun effort n’est fait pour rendre plus visible ou net le visage de la (ou des) jeune(s) femme(s) sur les clichés supposés provenir de sites d’escort, ce qui serait quand même la première chose à faire si on prétend fonder de telles allégations uniquement sur des photos, au lieu de perdre du temps à essayer de comparer des tatouages, dont deux sont vraiment très courants. Et c’est d’autant plus étonnant que les auteurs nous proposent des photos de la militante au cours de manifestations la montrant sous tous les angles. Ce n’est donc certainement pas un soucis de préservation de sa vie privée qui les pousse à faire autant de mystère. En bref, on est en présence d’une simple rumeur, probablement créée de toutes pièces, les éléments de preuves apportés étant bien trop invérifiables pour être considérés comme probants. Les gens ayant relayé presque tel quel ce billet ne se sont d’ailleurs pas beaucoup plus posés de question. Pour eux, ces indices sont si troublants, qu’ils en prennent valeur de preuves. Et le silence de la principale intéressée à ce sujet est du coup interprété comme une forme de consentement, soit carrément une preuve que le billet touche au moins partiellement juste.

Il apparaît que les auteurs de ce billet, s’ils n’ont pas bidouillé ces photos et la lettre anonyme qui était censée les accompagner (soit, si l’on considère qu’elles sont vraiment authentiques), n’ont vraisemblablement pas été cherchés plus loin. L’information qu’ils avaient entre les mains étaient visiblement trop belle pour s’embarrasser de considérations déontologiques pourtant basiques. Ils nagent donc bien en plein biais de confirmation. Leurs partisans aussi, puisqu’ils balaient d’un simple revers de la main la moindre de ces considérations, accusant ceux qui les élèvent d’être des idiots ou des partisans de la destruction de la société par les féministes. La posture ici est clairement partisane et, finalement, assez typique du fonctionnement militant. Je ne suis évidemment pas en train de dire que le militantisme serait forcément une activité intellectuellement nocive, mais le fait de s’engager résolument dans un groupe de défense d’une cause peut réellement oblitérer sa capacité de penser de manière critique. C’est d’ailleurs pour cette raison que nombre de gens ayant tenté l’expérience de l’activisme social, culturel ou politique (ou les trois ensembles) ont senti à un moment ou un autre le besoin de l’interrompre et de poursuivre leur combat par d’autres modalités. Il est possible de combiner militantisme et esprit critique, mais cela demande de très gros efforts intellectuels et une réelle force de caractère, parce que la plupart de vos « compagnons » ne le comprennent pas et pourront même avoir tendance à vous exclure.

Autant dire que ce soit-disant « scoop » constitue un condensé de ce qu’il ne faut surtout pas faire dans le cadre d’une enquête, journalistique ou académique. En effet, la fibre militante a complètement pris le dessus dans l’attitude des auteurs de ces révélations, qui ont alors complètement ignoré les autres implications éthiques de leur démarche, notamment le fait que celle-ci pourrait s’apparenter à une tentative de diffamation. Si vous deviez adopter une telle démarche dans un de vos travaux universitaires, vous pourriez être assurés d’un beau « 1 » pointé, à moins bien sûr que votre professeur cède lui aussi au biais de confirmation et soit simplement d’accord avec vos idées. Mais, il y a peu de chance que TOUS vos professeurs tombent successivement dans ce piège. Mieux vaut donc essayer de l’éviter, en ayant recours à cette démarche de remise en cause de vos propres à-priori. Ce n’est pas simple du tout et requiert une certaine volonté. Notamment celle d’aller vers l’autre, voir même vers l’inconnu. Car on est souvent d’office contre ce qui nous paraît étrange ou bizarre simplement parce que ça nous est inconnu. Mais, d’une certaine manière, c’est aussi pour cela que l’on s’engage dans un cursus universitaire (ou incidemment, dans le métier de journaliste): pour se confronter à d’autres opinions, à d’autres perceptions subjectives de la réalité et approches du monde. Sinon, autant rester dans sa bulle.

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2 réflexions sur “Le piège des évidences et du biais de confirmation

  1. JM dit :

    Pour votre information, le visage des photos d’escort est masqué car il l’est déjà à la base sur le site source… Les escort cachent souvent leur visage pour éviter d’être reconnue trop facilement par des proches…

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  2. Ariane Beldi dit :

    Il y a aussi nombre de photos sur ces sites où le visage des escorts n’est pas flouté! Oui, j’ai vérifié! De plus, le site qui prétend avoir découvert ce « scoop » floute aussi les url indiqués sur les photos ainsi que toutes indications qui pourraient permettre de vérifier leur origine. Ensuite, l’un des tatou de la jeune femme voyage aussi d’un bras à l’autre sur certaines photos. Ce qui suggère fortement un usage peu prudent de Photoshop! Enfin, un type qui voulait absolument me convaincre que ces photos étaient bien des photos de cette femme a réussi à retrouver dans le internet wayback machine l’un des sites dont le design graphique est le plus proche de celui sur les « captures » d’écran et il s’avère….qu’il a été fermé définitivement par la justice en 2011, parce que son propriétaire a été accusé de proxénétisme! Or, impossible d’y trouver le moindre profil correspondant aux pseudos annoncés par le site d’Alain Soral, à l’origine du « scoop »! De fait, s’il d’agit bien d’un de ces sites d’escort (rien n’est certain, la comparaison étant difficile, puisque le site de Soral semble tout faire pour compliquer les choses à d’éventuels vérificateur), il est peu probable que qui que ce soit ait pu faire des captures d’un potentiel profil de cette personne sur ce site en….2012! Et encore moins qu’elle-même ait pu retirer quoi que ce soit d’un site qui n’était plus en ligne depuis plus d’une année comme l’en accuse le « scoop », qui prétend qu’elle aurait tenté d’effacer ses traces sur ces sites après ces révélations.

    Bref, rien dans ces photos ne permet d’affirmer avec autant d’assurance qu’il s’agit bien de cette jeune femme et les accusations de prostitutions qui lui ont été faites sont donc complètement gratuites jusqu’à ce que ces gens amènent des preuves beaucoup plus fiables que quelques vagues photos floutées (et pas seulement le visage, mais tout ce qui permet d’identifier leurs origines). Or, je crois qu’on risque d’attendre longtemps! Et non, l’absence de dénégation de sa part n’est pas une preuve implicite que ces accusations sont fondées! Non, toute personne qui ne dit mot ne consent pas forcément!

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