Plagiat: démission de la pensée et absence de confiance en soi

Même si cette nouvelle commence à dater un peu (elle remonte à une quinzaine de jours), je ne peux m’empêcher de partager ici certaines réflexions qu’elle m’a inspirées. Il y a un peu plus d’une année, un jeune professeur de lycée en France, un tantinet déjà désabusé par ses premières années d’activités professionnelles, s’est décidé à enseigner une « vraie » leçon de vie à ses élèves. Il a ainsi entrepris de « pourrir le Web« , comme il le dit lui-même, afin de les rendre conscients des implications profondes du plagiat. Je vous laisse découvrir, au-travers de ses propres mots, comment il s’y est pris pour mener à bien cette mission pédagogique. Je me contente juste de résumer ici, très succinctement, la conclusion qu’il a tiré de cette petite expérience. Il en déduit notamment que le plagiat n’équivaut pas uniquement à de la triche et à une violation des règles élémentaires de la déontologie scolaire, académique et intellectuelle qui façonnent notre manière d’aborder la création individuelle, mais il représente surtout une forme de démission personnelle, de refus de penser par soi-même, voir carrément d’un manque total de confiance en soi. Plus grave encore, le plagiat manifeste aussi souvent une incapacité à évaluer d’une manière critique les sources reprises, comme il le remarque dans son constat final:

J’ai ensuite voulu faire la démonstration que tout contenu publié sur le web n’est pas nécessairement un contenu validé, ou qu’il peut être validé pour des raisons qui relèvent de l’imposture intellectuelle.

Et enfin j’ai voulu leur prouver que, davantage que la paresse, c’est un manque cruel de confiance en eux qui les pousse à recopier ce qu’ils trouvent ailleurs, et qu’en endossant les pensées des autres ils se mettent à ne plus exister par eux-mêmes et à disparaître.

Or,  les élèves de secondaires sont loin de détenir le monopole de cet abandon de l’esprit critique. En effet, il faut reconnaître qu’elle affecte un nombre croissant d’adultes, et pas seulement des personne n’ayant pas poussé leur éducation scolaire et académique très loin, mais aussi des gens ayant bénéficié de formations de niveau universitaire. Je pense notamment aux journalistes, aux consultants en communication et à une portion croissante de chercheurs universitaires qui ne voient pas de problème à laisser les autres penser pour eux et à utiliser le Web comme un immense vivier de données dans lequel ils peuvent puiser ce qui leur permet de corroborer leurs opinions ou leurs convictions, voir de les renforcer en leur donnant un vernis de scientificité.

En effet, nombre d’entre eux ne pensent absolument pas à vérifier ces contenus et se font ainsi très facilement manipuler. Les militants, surtout les plus intransigeants, sont particulièrement faciles à hameçonner. Il suffit de leur dire ce qu’ils ont envie d’entendre et il ne leur viendra pas du tout à l’esprit de remettre ces propos en cause, même si les raisonnements présentés sont complètement absurdes, voir totalement loufoques. C’est ainsi, par exemple, que les propagandes gouvernementales de dirigeants s’opposant soit disant à l’impérialisme occidental arrivent à faire avaler des énormités à nombre de militants d’extrême-gauche, notamment les nouveaux tiers-mondistes, ou que de pseudo-scientifiques arrivent à embrigader à leur suite des gens aux idées toute faites, refusant de les voir remises en question, et cherchant un cautionnement universitaire de celles-ci. Mais, le grand public est aussi prêt à gober n’importe quoi, du moment que cela cadre avec ses préconceptions. De fait, il arrive fréquemment que des journalistes racontent, volontairement ou pas, des bêtises, sans qu’aucun lecteur ou spectateur ne réagisse.

Cependant, face au déluge quotidien d’informations et de connaissances, il est aussi difficile de faire le tri. En effet, avec la multiplication exponentielle des divers champs de connaissances, comme le remarquait je ne sais plus quel chercheur, il est devenu aujourd’hui tout simplement impossible, même pour les gens qui ont poussé leur éducation le plus loin, d’avoir ce que l’on appelait encore au début du 19ème siècle, une éducation d' »honnête homme », soit au moins un survol de l’ensemble des connaissances du moment. Nous sommes obligés de nous concentrer sur quelques domaines et de faire confiance aux experts pour les autres, surtout les plus techniques. C’est cela qui rend des débats pourtant de fond, tel celui autour des cellules souches ou plus encore, les controverses sur l’évolution du climat, tellement difficiles. En effet, seule une minorité de scientifique sait réellement de quoi il retourne. Nous autres, pauvres béotiens en la matière, sommes condamnés à assister assez impuissants à des polémiques entre expertises et contre-expertises, sans disposer des outils suffisants pour les départager. Du coup, pour se faire entendre du public, certains ont recours à d’autres techniques de communication, qui se basent malheureusement essentiellement sur la manipulation. Ainsi, les opposants à la thèse de la  responsabilité humaine dans l’évolution climatique actuelle, incapables de réellement atteindre le public sur la base de données techniques et d’analyses scientifiques qui lui échappent totalement, vont plutôt tenter de s’attaquer à la réputation et aux intentions des scientifiques partisans de cette thèse. Cette stratégie s’est ainsi manifestée dans la diffusion de emails semblant prouver la thèse d’un complot, qui a alors jeté le trouble dans l’esprit des gens. Les scientifiques visés se sont d’ailleurs très mal défendus et il a fallu attendre que des journalistes révèlent que les auteurs du détournement de ces emails travaillaient eux-mêmes pour des lobbies industriels qui n’ont aucun intérêt à ce que les thèses défendues par les climatologues, notamment ceux du GIEC, soient admises par les états, ce qui permettait alors de répondre au même niveau, en établissant que ces personnes n’avaient pas de meilleures intentions que les scientifiques qu’ils accusaient de conspirations. Mais, on se retrouve alors de nouveau au point de départ. Si l’on ne devient pas soi-même climatologue, qui croire?

En fait, nous nous trouvons à une époque où il ne s’agit plus uniquement de faire preuve d’esprit critique vis-à-vis de ce que l’on nous dit, soit des multiples messages qui circulent dans tous les sens. Il ne suffit plus, comme disait, si je ne me trompe, Platon, de soumettre tout propos ou idée à l’examen de la raison, dans la mesure où celle-ci ne peut s’exercer qu’en présence d’une connaissance suffisante du domaine concerné. Et comme il est impossible pour tout un chacun de devenir expert d’un sujet ou même simplement de l’aborder superficiellement, au vu du nombre de questions qu’il faudrait explorer pour faire sens du monde actuel, il est donc devenu nécessaire de porter son esprit critique à un autre niveau, celui des sources. Et là, malheureusement, le chemin est particulièrement miné, parce qu’il s’agit alors de ne pas tomber dans un autre piège: celui des à-priori et préjugés que l’on peut avoir à l’égard de la source-même. Pour évaluer le sérieux et la fiabilité d’un locuteur, qu’il se présente comme un individu, un groupe d’individus ou même une institution, il faut donc prendre le temps de le connaître, même superficiellement. Mais, cela est plus réalisable, dans la mesure où, contrairement aux idées, propos, arguments, informations et connaissances, qui sont aujourd’hui innombrables, les sources ne sont pas illimitées, même si elles paraissent aussi très nombreuses. Et avec un peu de méthode, il est possible de jauger une source relativement rapidement.

Un premier indice tient au ton général de la source. Si elle est prudente, citent exactement ses références, propose des raisonnements qui se tiennent et n’attaquent pas de manière gratuite d’autres personnes, et surtout, si elle ne prétend pas « révéler LA vérité », ce sont déjà de bons signes. Si elle ne pose pas des questions purement rhétoriques, c’est-à-dire, qui comportent déjà la réponse dans leur énoncé, et qu’elle ne fait pas de raccourcis ou d’amalgames, c’est aussi un très bon signe. Enfin, si elle dit de manière transparente d’où elle parle (démontrant ainsi une capacité à se remettre en question), où elle veut aller et comment elle veut y aller, cela signifie que vous avez de bonnes chances d’être tombé sur une source à laquelle vous pouvez faire une certaine confiance. Mais, jamais une confiance aveugle. Il faut donc constamment se remettre en question, un exercice d’introspection qui, j’en conviens, peut être épuisant. Mais, comme toute pratique sportive, si on en prend une certaine habitude et qu’on accumule les expérience, elle devient aussi plus aisée et fluide.

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